Au début des années 1990, quand nous avons fait nos premiers pas dans ce qui allait être notre activisme antifasciste, l’Union soviétique venait de disparaître et la joie des uns, comme le fort sentiment d’humiliation nationale des autres, étaient encore très frais. Les « mauvaises herbes » idéologiques, qui avaient été presque éradiquées par la dictature soviétique et la censure, ressurgirent alors avec toute la vigueur de ces années-là, mais sans réelle influence extérieure : les liens avec l’Occident n’en étaient qu’à leurs débuts, et aucun d’entre nous n’avait encore d’ordinateur ou d’accès à Internet…

Alors que, sous les premiers rayons du soleil, surgissent  sous les congères les crocus mais aussi des débris métalliques rouillés, un porte-monnaie perdu par son propriétaire ou des excréments datant de l’année passée (qui ramasse quoi est alors une affaire de débrouillardise et de choix personnel), c’est dans cette atmosphère printanière que les groupes et groupuscules fascistes constitués quelques années auparavant ont commencé à prendre de la vigueur. Dans leurs publications vendues sur les artères les plus passantes des grandes villes1 par des gens à l’air parfois un peu fou, étaient imprimées des choses qu’il était alors difficile de prendre au sérieux : Les Protocoles des Sages de Sion, les fantômes de Vlassov et de Petlioura2 et des absurdités pro-slaves incompréhensibles, qui transformaient les « sous-hommes slaves » des nazis en aryens, sur la base de cette même idéologie nazie revue et corrigée. À côté de ces échantillons, qui avec le temps prenaient de l’importance, se trouvaient d’autres admirateurs du pluralisme retrouvé, peu soumis à l’influence des mouvements similaires existant dans les pays occidentaux. Il y avait des néo-païens en espadrilles et des partisans du RNE3 en chemise noire et baudrier de cuir, des anarchistes barbus et revêtus parfois de chapkas à la Makhno sous des drapeaux noirs, des vieux communistes excités arborant des portraits de Staline et des représentants de différents mouvements, allant des adeptes du néo-prophète Vissarion aux représentants des méthodes d’amaigrissement radicales…
Une fois le premier choc culturel passé, un certain nombre de gens ont cessé de considérer ces publications et leurs vendeurs comme une curiosité de la Perestroïka et ont compris que ces nouveaux mouvements nationalistes avaient des penchants et surtout un potentiel criminels, et bénéficiaient de protecteurs puissants et du soutien plus ou moins clair des services spéciaux (à l’époque, ces derniers étaient encore relativement coordonnés). La situation s’est compliquée par la suite, quand les différents clans coexistant au sein même des services spéciaux ont commencé à soutenir différents groupes d’extrême droite, appuyés eux-mêmes sur différentes structures rivales.
Pour comprendre cette période étrange, il est nécessaire d’ajouter que les partisans du changement étaient alors concentrés dans le camp des libéraux tant économiques que politiques, ayant acquis la conviction, durant les années du totalitarisme communiste, que le marché libre et les possibilités qu’il offrait constituait la meilleure garantie des libertés et des droits de la personne (4). Il y avait bien sûr des groupes qui pensaient autrement, mais ils étaient relativement marginaux.


Memorial

Notre groupe est né autour de l’association pétersbourgeoise de défense des droits de l’homme Memorial, l’une des associations créées dans de nombreuses villes russes pour conserver la mémoire des crimes du régime communiste. Au départ, Memorial fut pensé comme un mouvement de conservation de la mémoire historique, mais par la force des choses et de la situation politique dans le pays, il devint le mouvement de défense des droits de l’homme le plus politisé et le plus critique. C’est précisément Memorial qui organisa en 1995 une série de séminaires pour les jeunes autour du thème : « Le fascisme en Europe : passé et présent ». Dans le cadre de ces séminaires, nous voulions familiariser les jeunes avec les manifestations historiques du fascisme, non pas dans une version idéologisée à la manière de l’historiographie soviétique, mais par l’intermédiaire de spécialistes et d’antifascistes actifs dans les pays concernés. Nous voulions aussi réfléchir sur l’expérience historique des mouvements d’extrême droite, sur les moyens de les contrecarrer et former, dans le cadre de ces séminaires, un groupe affinitaire. On peut probablement dire que l’antifascisme que nous avions en gestation a commencé avec la solidarité et l’internationalisme, la volonté de comprendre et d’être compris.
C’est précisément parmi les participants à ces séminaires, plus curieux qu’impliqués, que s’est cristallisé à la fin de l’année 1995, le groupe qui créera un peu plus tard Tum-Balalaïka.
Aujourd’hui encore, en relisant les documents que nous avons publiés à la fin de ce projet, je suis surprise par la qualité des interventions et la profondeur des questions traitées durant les discussions. Nous avions pu, en plus des experts russes, inviter à quelques rencontres des collègues occidentaux d’Allemagne, d’Angleterre, de France, des Pays-Bas, nous ouvrant les portes de l’antifascisme occidental. Ils avaient apporté avec eux une longue expérience de la lutte antifasciste et pour beaucoup d’entre eux une critique du capitalisme, difficilement  compréhensible alors pour certains participants aux séminaires, ainsi qu’une attitude critique par rapport aux valeurs démocratiques classiques qui, à l’époque, semblaient aux populations russes un rêve inaccessible. Nous avons sympathisé avec leurs idées, avec leurs approches et, le plus important, avec le refus enragé du fascisme et de toutes les manifestations de racisme que beaucoup d’entre nous ressentaient.
À l’époque, le mot « antifasciste » se comprenait presque exclusivement du point de vue historique. La Seconde Guerre mondiale, et avant encore la guerre d’Espagne, ont formé plusieurs générations d’antifascistes, mais craignant cette idée libre et courageuse, les autorités ne l’autorisait à l’époque soviétique que sous la direction du parti et dans des limites précises. C’est pourquoi, quand on mentionnait les antifascistes dans les années 1990, beaucoup souriaient et haussaient les épaules : « Vous n’avez pas assez joué étant enfants à “ Hände hoch !” et à “ Hitler Kaputt ! ” ? Quels fascistes ? Où ça ? Des sottises plutôt amusantes et inoffensives », nous disait-on.

L’antifascisme des experts
Pourtant, nous n’étions pas le premier groupe antifasciste : des magazines antifascistes étaient déjà publiés comme Barier à Saint-Pétersbourg et un peu plus tard Diagnoz à Moscou ; l’expert Nikolaï Guirenko travaillait déjà avec quelques collègues sur l’extrémisme de droite. Barier avait été créé par un groupe d’historiens et d’ethnologues : leurs articles ciblaient un lectorat spécialisé dans les sciences humaines, et même avec de la bonne volonté, il n’était pas toujours facile de comprendre leur terminologie et d’aborder leurs textes très denses. Diagnoz, quant à lui, impressionnait par ses photos couleurs des néonazis et la clarté de son message. Financé par le Congrès juif, il était publié en russe et en anglais mais sa diffusion restait limitée, et quelques numéros seulement ont paru. Aucun groupe militant n’était derrière cette publication, contrairement à Barier, qui avait une notoriété plus importante. Mais de façon générale, ces deux magazines n’étaient connus que dans des cercles restreints.
L’activisme des experts tels  Katerli, Guirenko et Ouzounova se résumait surtout à tenter de faire reconnaître devant les cours de justice la motivation idéologique des crimes des fascistes, de faire arrêter leurs publications et de faire interdire leurs activités. Beaucoup d’entre nous redoutaient l’utilisation de l’interdiction et de la censure comme arme de la lutte antifasciste ; malgré tout, les activités de ces trois experts étaient motivées par un grand courage et une grande obstination étant donné le harcèlement et les menaces permanentes dont ils étaient les cibles et qui se sont révélées par la suite bien réelles. Nikolaï Guirenko a été assassiné chez lui en juin 2004 ; plus tard, Valentina Ouzounova a été violemment agressée et blessée à la tête la veille d’un procès où elle devait témoigner.
Il est à noter qu’un mouvement de jeunesse relativement important a existé à la fin des années 1990 sous le nom de AMD (Action jeune antifasciste) qui prônait officiellement le libéralisme politique comme base de son idéologie. Ses militants ont mené des actions antifascistes parfois très spectaculaires. Mais paradoxalement, en partant du principe que toutes les idéologies se réclamant du communisme mènent à un danger semblable au coup d’État bolchevique et à la dictature, ils sont allés jusqu’à défendre la politique du général Pinochet au Chili !

Mina Sodman, Tum Balalaïka / Antifascistskï Motiv

Extrait de la brochure Antifascistes en Russie Aujourd’hui

1. Sur la perspective Nevski, près du Gostinnij Dvor à Saint-Pétersbourg et près du musée Lénine à Moscou.
2. Vlassov était un général prestigieux de l’Armée rouge qui collabora avec les nazis, eut ensuite sa propre armée qui combattit aux côtés des nazis. Petlioura est le père du nationalisme ukrainien : tous ceux qui étaient à sa suite étaient des antisémites avérés, et il y eut beaucoup de pogroms contre les populations juives à la suite de ses armées. Il combattait contre les rouges, les blancs et les makhnovistes ; il fut exécuté par un anarchiste juif russe, Schwartzbard.
3. RNE : Unité nationale russe, mouvement d’extrême droite d’Alexandre Barkachov.
4. Aveuglé par le voile romantique de la théorie communiste, un occidental a probablement du mal à imaginer ce que peuvent signifier des mots tels que « individus », « liberté d’agir » ou encore « droits de l’homme » pour ceux qui en ont été privés depuis trois générations et à quel point ils peuvent enivrer.

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