Samedi 29 mai à 15h, à la librairie libertaire L’Insoumise, est organisée par Ras l’Front Rouen, la CNT 76, AL et la FA une projection débat avec des vidéos antifascistes russes (sous-titrées en français)

Au programme :

- extraits de « Russia 88″, docu-fiction de Pavel Bardin (2009) qui présente la vie quotidienne d’un groupe de boneheads moscovites.

- « Action vs Repression », une vidéo de présentation de la scène antifa moscovite réalisé par l’Anarchist Black Cross de Moscou.

- un clip à la mémoire de Vania Kostolom, militant antifa assassiné récemment.

- la vidéo d’une manif antifa organisée à Paris le 19 janvier devant l’ambassade de Russie

Ce soir au CCL !

En décembre, un camarade antifasciste, qui s’était rendu à Moscou pour un concert, a été poignardé par un néonazi. Il a été opéré, mais bientôt une opération ultérieure sera nécessaire, pour laquelle les antifascistes moscovites collectent de l’argent. Si vous souhaitez participer à ce soutien, vous pouvez utiliser le compte Yandex de transfert d’argent par internet  (4100165741055) ou passer par l’intermédiaire de l’ABC de Moscou.

Instructions pour envoyer l’argent : cliquez ici

Le groupe de hardcore antifa moscovite What We Feel sera en concert en France, pour une tournée d’adieu :

- le mardi 18 mai à Lille au CCL (rue de Colmar)  à partir de 19h

- le vendredi 21 mai à Bagnolet (93) au Parvis (27, rue Adelaïe Lahaye, M° Galliéni) à partir de 19h

Le concert sera précédé de la projection d’un documentaire sur l’extrême droite russe (en russe, sous-titré en français), et d’une discussion avec les membres du groupe, tous impliqués dans le mouvement antifasciste russe.

On vous attend nombreux !

A 10h, le 1er mai, des antifascistes ont été arrêtés et emmenés au poste de police par des membres du Département « anti-extrémisme » (l’un de ces membres a déclaré aux détenus qu’il « n’en avait rien à foutre de leurs droits », et qu’il « se torchait avec la constitution »). Les antifascistes sont accusés d’actions qu’ils n’ont pas commises : ils se rendaient simplement à la manifestation (légale) organisée par la gauche pour le 1er mai. Arrivés au poste de police, ils ont été frappés et humiliés, d’abord par les forces spéciales de la police, puis par les membres du Département « anti-extrémisme ».

Obligés à rester accroupis, les mains sur la nuque, frappés s’ils cherchaient à changer de position, ils ont été entravés avec des menottes puis ont été frappés à travers leurs blousons, pour ne pas laisser de traces. Les policiers les ont forcé à faire des pompes, tandis qu’ils leur marchaient sur les pieds, leur lançant des insultes antisémites, homophobes et fascistes.

Les membres du Département « anti-extrémisme » ont ensuite pris le relais : après avoir attaché et frappé l’un des antifascistes, ils se sont assis sur lui pendant une demi-heure, puis ils lui ont demandé de signer un engagement à collaborer avec le Département « anti-extrémisme » ; deux heures plus tard, il fut contraint de signer, et de dire devant une caméra qu’il avait organisé des actions contre des néonazis, qui avaient échoué. Les membres du Département « anti-extrémisme » ont ensuite menacés les antifascistes de donner à des néonazis des bandes vidéos dans lesquelles ils apparaissent ainsi que leurs adresses personnelles, et de leur faire des problèmes à leur travail ou à l’université.

Quoiqu’il en soit, on sait que la police de Nizhny Novgorod accueille en son sein un néonazi bien connu, membre du Le Mouvement contre une Immigration Illégale (DPNI) et ami de Sergey Ionnikov dit « Onix », accusé du meurtre d’un jeune de Nizhny Novgorod. On peut donc penser que le DPNI est utilisé par le Département « anti-extrémisme » comme des provocateurs.

Les antifascistes ont été libérés au bout de 5 heures, avec une amende administrative pour « jurons ». L’un des détenus, à cause des coups reçus, avait des difficultés à marcher.

En avril 2010, au moins 18 personnes ont été victimes d’attaques racistes et néo-nazies, dont trois ont perdu la vie. Ces agressions ont eu lieu près de Moscou (un mort, six blessés), Saint-Pétersbourg (cinq blessés), Nizhny Novgorod (un mort), Orel (un mort, un blessé), Saratov (une personne tabassée), and Ryazan (deux personnes tabassées). En tout, depuis le début de l’année, 15 personnes ont été assassinées et au moins 103 blessées, dans 24 régions de Russie. Entre janvier et avril 2009, 30 personnes avaient été assassinées, et 149 blessés.

En mars 2010, au moins 9 procès pour crimes liés à des violences racistes (hate crimes) se sont déroulés à Moscou, Saint-Pétersbourg, Volgograd, Nizhny Novgorod, Ryazan, Sverdlovsk, Krasnodar Krai, Chuvashia, et Tatarstan. 26 personnes été condamnées, dont dix avec sursis, sans aucune autre peine. En tout, depuis le début de l’année, 18 procès de ce genre se sont tenus : 74 personnes ont été condamnées, dont 25 à des peines avec sursis.
Quatre procès pour propagande xénophobe a eu lieu en mars : dans les régions de Karelia, Astrakhan et Arkhangelsk. Quatre personnes ont été condamnées ; deux d’entre elles ont été relâchées, leur crime étant prescrit. Pour la même raison, le procès du policier raciste de la région de Saint-Pétersbourg a été annulé : la défense a fait traîner la procédure de façon à atteindre la date de prescription.

La « liste fédérale des documents extrémistes » a été étendue les 15 et 29 mars 2010, passant de 574 à 592 : 33 ont été inscrits deux fois, 5 ont été inscrits alors que des décisions de justice les ont considérés comme irrecevables. Une inscription a été annulée. L’événement le plus frappant de ce mois d’avril est peut-être le classement comme organisation extrémiste, par le tribunal civil de Moscou , de l’Union slave de Dmitry Dyomushkin. Il est remarquable que la procédure a été extrémement courte : la première audition a eu lieu le13 avril et le 27 avril, la décision avait été prise. Si Dyomushkin ne gagne pas en appel, l’Union slave rejoindra la « liste fédérale des organisations extrémistes » qui regroupent désormais onze groupes (y compris la Société National-Socialiste, la NSO, la section Ryazan de l’Unité Nationaliste Russe, le RNE).

Source : centre SOVA

Ivan Khutorskoï, aka « Vania le briseur d’os » a été tué par balles à Moscou le 16 novembre 2009 par un néonazi. Cette interview de lui a été enregistrée à la radio « Modern », pour l’émission « Parlons de tout et de rien » et publiée sur le site punxunite.ru le 29 septembre 2009.


MC : Comment es-tu devenu punk ? Comment tout ça a-t-il commencé ?

V : Tout a commencé il y a un bon moment maintenant. C’était au début de 1994, quelque chose comme ça. J’avais onze ans et mon cousin neuf. On était des petits garçons mais on a décidé qu’on n’était pas comme les autres parce qu’on avait d’autres centres d’intérêt. On écoutait une autre musique, on pensait différemment. On a pris une décision. On s’est demandé : quelle contre-culture serait la meilleure pour nous ? Et on a choisi le punk. Bien entendu, on ne savait pas ce que c’était vraiment, ou alors disons qu’on en avait une idée très limitée. On était des enfants, tu vois. Mais, au fur et à mesure, et influencés par des gens plus vieux, (l’un des deux est déjà mort, et l’autre a quitté la scène, il a une famille, des gamins.), on a commencé à avoir plus d’infos. Ils nous ont filé différents disques. Les premiers disques, on peut pas dire que c’était du punk. C’était le circuit standard : Sektor Gaza, Krasnaïa Plesen’. Toute cette merde. Notre première exposition au punk-rock date de 1995, 1996, 1997, je pense. Les premiers groupes étrangers qu’on a écoutés, c’était les Sex Pistols, Exploited, NoFX, Offspring, les Ramones et les Clash. C’était les premiers groupes punks je pense. Et les groupes russes… C’est bien dommage qu’à cette époque il y ait eu cette compilation pourrie, « Punk Revolution », sortie par le label Hard Rock Corporation (KTR) qu’on détestait tous. Au fait, salut à Pauk (rires). Il n’y avait rien d’autre, aucun autre album. Et à ce moment-là, sur cette compilation, on pouvait entendre Distemper, Naiv, Tarakany, Purgen. Des groupes qui sont contre le fascisme, le nationalisme et le racisme. Quoi qu’il en soit, grâce à ces groupes étrangers, on a commencé à écouter les albums des groupes russes : Distemper, Naiv, Tarakany, Purgen… Mavsoley aussi. Ensuite, en 1997, je suis allé à mes premiers concerts punks :  Sektor Gaza, Purgen et Grajdanskaïa Oborona (GO), ça a été mes trois premiers concerts… En 1998, il y en a eu plus souvent…

Et qu’en pensait ta famille ?

Et bien, ils n’ont tout d’abord pas compris ce qui se passait. Un garçon comme moi, qui travaillait si bien à l’école. Et avec ça une apparence physique si peu conventionnelle. Au début, il n’ont rien compris. Mais au fur et à mesure que je grandissais, que j’avais de plus en plus d’infos, j’ai commencé à leur expliquer ce que c’était. Et avec le temps, tout s’est clarifié. Ma mère a rencontré beaucoup de gens originaires d’autres villes et d’autres groupes. Elle est tombé amoureuse du ska (avant elle adorait le jazz). Elle n’aime pas le hardcore. Mais de temps à autre, il lui arrive d’écouter du pop-punk. Mon père aussi au début n’arrivait pas à comprendre, mais ensuite ça s’est calmé. Ma grand-mère était contre les iroquoises, la casquette sur ma tête et tous mes badges. « Je ne prendrai pas le bus avec toi ! » C’était comme ça au début, mais ensuite, les choses se sont arrangées. Je leur ai donné la possibilité d’écouter mes explications et de lire des trucs sur le punk.

En 1999, un livre a été publié : L’encyclopédie du punk, d’Oleg Bocharov. La première édition était grand format, A4, la couverture était verte, avec le crâne d’Exploited. Il y avait pas mal d’informations sur le punk, le hardcore, le ska et les groupes de oï. À cette époque, Internet n’était pas vraiment accessible, sauf pour quelques-uns, mais grâce à ce livre, on a eu pas mal d’infos et on a commencé à acheter des cassettes. À cette époque, elles étaient diffusées par Piggimots-records, c’était les cassettes bleues avec la tête de cochon. Ils distribuaient des cassettes avec Mighty Mighty Bosstones, les Ramones, NoFX, Exploited, GBH, etc. Puis, en 1999-2000, j’ai commencé à aller aux concerts de ska-punk. C’est à ce moment-là que je me suis forgé ma conscience antifasciste. On peut dire que c’est là que tout a commencé. La scène ska-punk était petite : Distemper, Shlyuz, Klopy, Spitfire, c’est tout. 300-400 personnes allaient à ces concerts, parmi elles il y avait quinze ou vingt hooligans, qui étaient des fafs, évidemment ! La plupart d’entre eux, au fil des années, ont atterri dans des boîtes sympa, comme Gladiators, Union, etc. Et ces vingt types criaient des slogans nazis et effrayaient tout le monde. Ils formaient un cercle et tabassait quiconque entrait dans le cercle. Ou bien leurs copines provoquaient des bagarres. C’est comme ça que par exemple Gruzin (le bassiste du groupe « Smeh ») s’est fait taper dessus. Mais il a oublié et il a commencé à jouer avec des groupes fafs ou pas clairs. Comme s’il avait la mémoire courte. C’est clair, on ne pouvait pas accepter ça. Il fallait agir. Alors nous, à cinq ou sept punks, on a commencé à se battre contre ces hools. Oh, ils nous ont haïs pour ça. Dans le mouvement punk de Moscou à cette époque, on était leurs pires ennemis.

Et ça a été la formation de la première bande ?

Oui, c’est ça. Mais bien sûr, elle ne participait pas aux actions ou aux autres événements. La lutte était seulement sur les concerts. Les gens y allaient et provoquaient des bagarres. Parfois, on défendait quelqu’un ou bien ils nous provoquaient. Par exemple, ils envoyaient une fille, ou quelqu’un de plus petit, qui nous insultait ou nous bousculait, et toute la bande venait le ou la soutenir. Il y a eu plein d’incidents à « Tochka » [un club de Moscou qui s’appelle « Point »] lorsque le lieu était à son ancienne adresse. Là-bas, mon pote (un pro de bras de fer, plus balaise que moi) et moi, et bien… on a sonné deux hools. Vraiment, des troncs d’arbres… Et du coup, ils ont voulu se venger. On a été attaqués par dix-quinze personnes avec des chaises. Je ne sais pas comment on a réussi à s’en sortir sans rien de cassé, ni comment on a pu s’échapper. Mais j’ai eu une légère commotion cérébrale. Une autre chose, qui a eu beaucoup d’impact sur la situation, s’est passée au club « Estakada ». J’allais à des concerts là-bas entre 2000 et 2004. Mon pote et moi, on détestait cet endroit plus qu’aucun autre. Tu veux savoir pourquoi ? D’abord parce que c’est un club de flics. Il y a un commissariat juste à côté. Le commissaire joue au foot avec le club, et un tiers de l’argent que ramasse le club vient des flics. La deuxième raison, c’est que c’est un endroit où se retrouvent les gopniki[1]. Tous ceux qui allaient à ce club étaient au courant des problèmes qu’il y avait là-bas. Ça commence avec des gopniki et ça finit avec des boneheads. Pas seulement au club, mais aussi à l’extérieur, on courait après les gopniki ou les bones pour leur mettre dessus. On n’était pas beaucoup en nombre. Il y a eu une histoire, en 2003 je crois : on a pris le trolleybus, je ne me rappelle plus après quel concert. On était attaqués par trente connards armés de chaînes et de bâtons. Parmi nous, il y avait cinq punks et deux supporters du CSKA. On a rendu les coups, les sept qu’on était. Ils ont chié dans leurs frocs. On a eu vraiment de la chance. Mais parfois, on se faisait aussi taper à l’extérieur de ce club. Et aussi par des employés du club. Ces connards de la sécurité, qui tabassaient non seulement les gens qui venaient au concert mais aussi les musiciens dans les WC. Ils viraient aussi ceux qui voulaient slamer. C’était vraiment dur. Bien sûr, ça nous a poussés à continuer. On ne pouvait pas accepter ça et on a commencé à boycotter cet endroit. Mais d’autres que je connais n’avaient pas le même genre de principes. Ils ont continué à y aller.

Toutes ces histoires, c’était plus que du punk adolescent. Comment es-tu venu à la contre-culture skinhead et en particulier au mouvement RASH ?

Au début de l’année 2004, j’ai compris que, malheureusement, le mouvement punk était sur son déclin à Moscou, à différents points de vue. À cette époque, j’en savais déjà pas mal sur les skinheads, j’avais lu pas mal de choses. J’avais déjà un accès Internet, j’avais eu la chance de lire des infos en ligne. En fait, on avait déjà commencé à faire quelques actions. On voulait contacter le SHARP et le RASH de Moscou. On savait qu’ils étaient là mais on n’arrivait pas à les trouver dans la vraie vie. En mars 2004, je suis devenu straight edge (sXe), je me suis rasé la tête et j’ai commencé à porter les vêtements du style skinhead. À ce moment-là, j’étais plutôt proche du style skinhead new-yorkais.

Dis-moi, comment es-tu devenu sXe ?

Après une longue réflexion… j’ai tout repensé. J’ai vu comment plein de punks que je connaissais sont morts à cause de l’alcool et des drogues. Je pense à ceux de Pervomaïskaïa, à ceux autour du groupe Toksicheskoe Nachestvie. Ils ont joué avec Purgen à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Et la moitié d’entre eux sont morts. Certains parce qu’ils ont fait une od d’héroïne. D’autres étaient bourrés quand ils ont pris de l’héroïne. D’autres encore se sont suicidés. Impossible de vivre avec ça. Et le mouvement skinhead, la culture skinhead était plus fiable. Elle a des idées plus claires et les skinheads eux-mêmes avaient les idées plus claires. Sans ces positions du mec « qui en a rien à branler ». Par principe, ça m’allait. Mais je n’ai pas tout abandonné du punk, j’ai gardé les meilleures choses. Et je suis devenu sXe : j’ai réfléchi pendant plusieurs mois, j’ai compris mes erreurs. Je n’ai jamais pris de drogues, j’ai parfois fumé. Je me suis toujours interdit les drogues synthétiques. Et l’alcool… je me rappelle les galères dans lesquelles j’avais été. J’ai tout retourné dans ma tête, et pas à pas, je suis devenu sXe. Et d’ailleurs, au début, je ne me disais pas sXe. C’est venu plus tard… Et le mouvement RASH… En tout premier lieu, j’y ai apporté toutes les idées du punk. J’étais attiré par les idées de gauche des skinheads. En particulier l’anarchisme. Et même si on rencontrait souvent des SHARPs et qu’on faisait des trucs avec eux, on avait nos propres idées sociales et politiques.

Et quand la bande s’est-elle vraiment formée ?

La première, qui a commencé à prendre part à des actions à Moscou, date de 2000. Notre bande s’est formée à l’automne 2004 : il y avait toutes les cultures, hardcore, punk, SHARP, RASH, trads, hools. Tout le monde s’entendait bien. On faisait des actions tous ensemble. On était vingt sur Moscou. On participait à des petites actions parce qu’on n’était pas assez pour faire des grandes actions. C’est exactement à ce moment-là que je suis devenu skinhead.

Tu avais commencé à parler de votre volonté de trouver le SHARP et le RASH…

Parfois, les skins vont à des concerts punks. Des skins normaux, pas des nazis. Il y avait un groupe à cette époque, les Elpiskas. Dima Niki-Viki y jouait. Il avait deux potes, des jeunes skins. Ils s’appelaient trads. Fedia Barmaleï et Vitiok. J’ai fait leur connaissance. Parfois, il y avait aussi Fediaï, qui est mort aujourd’hui… Je me souviens de lui : il était à l’écart, il écoutait, il regardait. Une chose en amenant une autre… au festival punk à Sekstone j’ai vu un bonehead avec une croix gammée. Et bien, je lui ai tapé tout de suite dessus. Et ces gars m’ont vu faire… ils sont venus me voir, on a discuté, on a fait connaissance. Et avec le temps, j’ai rencontré les autres par leur intermédiaire. À cette époque-là, il n’y avait pas beaucoup de monde. Parmi eux, il y avait des hooligans du club Mosenergo qui avait arrêté ; des gars de la scène hardcore ; des hools et des skins. Quand on a fini par bien se connaître, on a fait des trucs ensemble : des actions, des discussions, on a recruté des gens. C’était vraiment difficile. Moscou en 2004, c’était la ville des boneheads. Maintenant, la plupart des nazis sont des hools. C’est une culture plus fashion, plus sûre. Il y a aussi une certaine apathie politique dans ce groupe et parmi les adultes. Mais c’est tout petit. La plupart des jeunes hools sont d’extrême droite. Il n’y a pas de clubs de supporters antifa en Russie. Quelqu’un a essayé d’en lancer un, mais ça n’a rien donné. Il y en a à Minsk pour le MTZ-Ripo, à Kiev pour Arsenal, que nos gars soutiennent autant que possible, bien sûr.

Maintenant, dis-moi ce que tu penses de l’anarchisme et du socialisme.

Sur l’anarchisme… Je dois une large part de ma réflexion au journal Avtonom. J’ai lu quelques livres de Kropotkine. Je dois beaucoup à mes conversations avec les anarchistes. Une des choses qui m’attire le plus… bien sûr… c’est la possibilité d’être libre des contraintes capitalistes, de la société de consommation avec les pressions qu’elle exerce et les règles qu’elle impose, la possibilité de m’exprimer d’une certaine façon, de vivre une vie qui soit en accord avec mes valeurs personnelles. C’est exactement ce genre de pensée anarchiste qui m’a plu. En théorie, je souhaite que les cultures punk et skinhead soient basées sur des principes anti-autoritaires. En général, les gens ont cette idée préconçue, selon laquelle l’anarchie, c’est le chaos. Bien évidemment, ce n’est pas vrai. Ils ne comprennent pas ce que veut dire ce mot. Ils ne comprennent pas qu’il s’agit d’une société sans contrôle de l’État, basée sur la solidarité, l’entraide, le soutien, la liberté quoi. C’est plus difficile avec le socialisme. Si c’est seulement la théorie, ça n’est pas mal, mais je suis contre le contrôle de l’État. Fondamentalement, il doit y avoir un tournant dans la façon dont les gens considèrent le monde. Ils doivent repenser leurs vies, comprendre qu’ils peuvent vivre d’une autre façon. Sans changement dans les consciences, il est impossible de changer quoi que ce soit ! Il faut commencer par soi-même. Repenser son rôle dans la société, ses relations dans sa famille. L’anarchisme m’a aidé à comprendre qu’il y a différents types de discriminations. Quand on comprend ça, on voit les choses sous un autre jour. On veut que les gens aient du respect les uns pour les autres. Mais, j’ai le regret de le dire, il y a toujours beaucoup de gens dans les mouvements punk, skinhead et hardcore qui sont pleins de préjugés qu’ils essaient d’introduire dans la scène : le machisme, le sexisme, l’homophobie…

J’aimerais que tu me dises ce que tu penses de la culture moderne en Russie.

Commençons par le mouvement punk. Maintenant, c’est un mouvement adulte. Il y a beaucoup de jeunes qui font des actions. C’est quelque chose de positif, mais d’un autre côté, les punks qui vont aux concerts de Purgen ou de Naiv, pas tous, mais la plupart, ne sont pas vraiment intéressés par la culture punk. Pour eux, c’est juste une phase. Et puis, ils deviennent des gens « normaux » : ils trouvent un boulot et vivent la vie d’un salarié de base. Mais aujourd’hui, il existe des alternatives aux groupes très connus. Il y a plein de nouveaux groupes de punk, de oï et de hardcore. On a quelques problèmes avec le ska… Et aux concerts, les gens voient bien qu’il y a différentes façons de créer l’unité dans la scène, par des idées, des principes. Mais bon, ce n’est que la théorie ; en réalité, il y a plusieurs scènes autonomes à Moscou, et toutes se font des coups en traîtres. Dans l’absolu, on essaie de venir à bout de ces conflits. Pendant les concerts, on essaie de stopper les bagarres, les embrouilles, la casse du matos. On voudrait que les gens se tiennent correctement.

Parlons maintenant de la contre-culture skinhead. Comment s’est-elle développée à Moscou ?

Les choses ont vraiment démarré en 2004 quand il y a eu un groupe qui s’est revendiqué SHARP. Ils voulaient en finir avec le stéréotype du skinhead nationaliste. On allait à des concerts reggae au club Forpost où Spitfire et Distemper jouaient. Distemper venait juste d’écrire sa chanson « No racism – No problems », et ils ont payé ça cher à Voronej. Bien sûr, on organisait nos propres concerts, qui n’étaient pas ouverts. La scène était petite : les No Heads, les Klowns, les Bukaneros. Ces groupes de oï et de streetcore étaient des pionniers. On pourrait aussi mentionner le groupe Uchitel’ Truda, mais on n’a pas de très bonnes relations avec ce groupe. Pacha était du RASH, mais ensuite il s’est fait cogner, il est devenu SHARP, et enfin il est devenu apolitique. Mais l’apathie politique en Russie, ça n’est pas la même chose qu’à l’étranger. Si on lit le livre Skinhead Bible et qu’on connaît l’origine de la contre-culture skinhead, on sait qu’elle est apolitique mais antiraciste ! Il est impossible de faire abstraction de ça, mais en Russie, la réalité, c’est que les skins apos ont des potes néonazis. Du coup, c’est sûr, on n’avait pas de bons rapports avec eux. Et puis la scène a commencé à grandir. Il y a eu de nouveaux groupes : M16, Brigadir, Sudny Den’, Facecontrol, Working Boys, OSV, Bystreet, Restlers, Dirty Sounds, etc., Mister X (de Biélorussie). Maintenant, tout marche beaucoup mieux. On peut organiser des concerts de oï et de street punk publics, avec notre propre sécu et une atmosphère normale dans la salle. Il y a des gens bourrés, mais on les empêche de faire des conneries. Mais malgré tout ce que j’ai dit, on remarque l’apparition de plein de punks ou skins de luxe qui se paient des trucs chers, des tatouages, avec le fric de leurs parents, et qui sont en réalité des petits branleurs.

Allez, parlons-en ! Parlons mode : les crusts, les « gens qui mettent des Fred Perry »…

Ouais, allons-y ! Parlons-en ! C’est parti pour la mode ! En 2008, j’étais en Allemagne au festival punk « Punk and Disorderly » où beaucoup de groupes jouaient. Et on a eu plein de problèmes. Pour commencer avec Pacha de Uchitel’ Truda. Quand on l’a attrapé à un concert punk avant le festival, pour le ramener plus ou moins à la raison, la sécu nous en a empêchés. Ils ont dit que Berlin était une ville multiculturelle et qu’ils n’avaient pas besoin d’avoir des problèmes au concert. Après, on est tombé sur un mec qui portait du Thor Steinar. On lui dit : « Comment c’est possible ? Ici, c’est un festival de punks antifascistes, on va s’occuper de toi ! » Et puis on a parlé à deux types, des « skinheads ». Ils ont commencé à raconter des conneries, comme quoi ils n’en avaient rien à foutre et qu’ils ne voulaient pas d’embrouilles. Bon, on leur a sauté dessus, et ils se sont barrés. Et puis on a parlé à des vrais SHARP. Ils nous ont dit qu’en Allemagne, il y avait plein de punks et de skins de luxe, mais ils n’ont pas entre 17 et 19 ans comme en Russie, ils ont entre 25 et 27 ans. Ils ont plein de magasins avec des marques, ils se font tatouer, mais ils ne participent à aucune action et pour eux, c’est pas grave d’aller à des concerts de groupes d’extrême droite. Mais revenons à nos moutons. Il y a plein de punks et de jeunes de la scène hardcore, de jeunes skinheads qui sont nés dans des familles de la classe moyenne. Parfois tu serais surpris de voir des jeunes de 16 ou 17 ans avec des tatouages sur tout le corps, on sait que c’est pas donné. Ils portent tous des trucs chers et tu sais bien qu’ils ne bossent pas. Et ils cherchent les problèmes, ça fait partie de leur délire d’ivrognes ou ça va même plus loin : ils attaquent quelqu’un au couteau, sans penser à ce qui va se passer après. Ou bien ils commencent à bomber le torse à un concert, ils sortent leurs armes, histoire de se la raconter. Il y a aussi des gars de la scène hardcore. Gare au keupon qui ne sait pas danser comme eux s’il s’avisait de se mêler à eux quand ils dansent / leur pit. Ils le pousseraient ou lui taperaient dessus. Voilà le genre de trucs scandaleux qui arrivent. Bien sûr, si on assiste à ce genre de choses, on s’en mêle, mais on ne peut pas être partout. Maintenant, les contre-cultures skinhead et crust sont assez bien développées, mais il n’y a qu’une toute petite partie des gens pour qui la scène est vraiment importante ; la plupart sont juste des branleurs. Et comme la situation dans notre pays est négative, l’État met la pression sur les contre-cultures, et il faut ajouter à ça les néonazis, etc : tu ne peux pas en faire abstraction. Il faut absolument faire travailler les cerveaux. Mais ces gens-là n’en ont rien à foutre. Ils foutent la merde, ils boivent de la bière. Ils achètent des Fred Perry qui coûtent 2500-3000 roubles, et ils pensent qu’ils sont de vrais skinheads. Bien sûr, c’est amusant. Et maintenant, un mot sur les crusts. Encore une fois, si je regarde ce qui se passe aux États-Unis et en Europe, au Japon, je dirais qu’il y a des groupes que j’aime bien : Doom, Wolfbrigade… En Russie, c’est tout de suite devenu branché. En une nuit, des anciens punks comme Unkind Revolt par exemple, des punks à la Britania 82, avec des iroquoises et tout ont dit : « On est des crusts ». D’accord, c’est cool de découvrir quelque chose de nouveau, mais pas quand tu renies complètement ton passé. Ça, je ne peux pas l’accepter.

À ton avis, où est la frontière entre l’action et la pose ? Il y a beaucoup de gens qui ont besoin de se réunir tous les jours.

Encore une fois, il ne faut pas oublier dans quel pays on vit. En Allemagne par exemple, tu peux descendre dans la rue et faire les choses tranquillement. Aucun problème pour coordonner les actions. Toutes les vidéos le prouvent. Bon, il y a quelques problèmes avec la police, et des jours de chaos, mais la situation en Russie est tout autre. Si tu descends dans la rue avec des banderoles, sachant ce qu’on sait de notre État autoritaire… et comment les flics se posent par rapport aux membres d’organisations non-officielles. Il y a quelques années, je me rappelle, à la fin des années 1990, tu pouvais te faire arrêter à cause de ta crête, et les flics te rasaient la tête. Maintenant, ça va un peu mieux de ce point de vue-là, mais il faut être prêt à se faire arrêter et à se prendre une amende pour avoir participé à des rassemblements non autorisés. D’un autre côté, protester tous les jours contre quelque chose… enfin, quand tu sors dans la rue avec un slogan, il faut bien comprendre que la plupart des gens dans ce pays sont des abrutis. Et seule une toute petite partie d’entre eux est capable de comprendre quelque chose à la situation. Il faut tout expliquer. Et n’oublions pas la façon dont les médias montrent les skinheads, les punks, les gens de la scène hardcore : il y a plein d’émissions qui ont été diffusées, mais elles sont toutes semblables. Tout ce qui était important, les valeurs, les idées de la scène, a été coupé. Ils n’ont gardé que ce qui pouvait faire sensation. Je me rappelle la première émission sur le straight edge et les skinheads. Il y avait un passage sur le SHARP, qui disait à peu près ça : « On tape tous ceux qu’on n’aime pas et qui méritent d’être tapés. » Rien sur la façon dont le mouvement s’était formé ou sur le fait que cette contre-culture est multiraciale. Et sur les straight edge, rien non plus. Parce qu’il n’y a pas matière à sensation. À Moscou et à Saint-Pétersbourg, c’est moins problématique, mais dans les villes de province, tout est vieux et figé, et il est vraiment difficile de rompre avec les stéréotypes sociaux. Encore une fois, protester tous les jours… Je pense qu’il est plus efficace d’aider les enfants des rues. Si tu es anarchiste, quelqu’un qui aime les animaux, il y a suffisamment de chiens et de chats abandonnés. Prends-les chez toi. Va au refuge pour les animaux, achète de la bouffe. C’est plus efficace que de descendre dans la rue avec une banderole et de crier des slogans. Les gens te regardent et pensent : « Oui, il a peut-être raison… » Oui, bien sûr, lutter c’est important, mais quand on n’a aucun résultat… Tu sais, on ne peut se fier qu’à la jeunesse, avec quelques rares exceptions (les résultats de la lutte contre la densification urbaine, contre la construction d’usines industrielles dangereuses montrent que les adultes aussi participent à des actions et affirment leurs positions). Tu ne peux pas te fier à la vieille génération, elle est noyée dans les stéréotypes et dans les préjugés, et seule une infime minorité parvient à percevoir la réalité telle qu’elle est réellement. Et dans notre pays, le racisme est généralisé, sans exception. « Ah ! Il s’est laissé influencer par des voyoux » J’en ai marre d’entendre ça. C’est toujours la même chose. Il faudrait se décider à prendre sa vie en main. Il m’est arrivé un truc dernièrement. Quelqu’un m’a dit : « Tu es russe. Tu as les yeux clairs. Dans les autres pays, il y a plus de gens mauvais. » Je lui ai répondu : « Imbécile. Commence par toi. Pour commencer, ferme ta bouche. Tu es là, dans ton vomi, à boire de la bière dès le matin. Fais quelque chose d’utile ! » Tu vois, il pensait avoir raison et il s’est fait ridiculiser.

Il ya plein de façons d’être militant, et il faut continuer à réfléchir à ça. Sur Internet, tu peux lire différents sites web. Pas les forums, où les gens ne font que pisser au vent, mais les sites d’infos. Je ne suis que pour les rassemblements et les manifs sauvages. Parce qu’aux initiatives autorisées, il y a toujours les flics, avec leurs caméras. Non merci. On en a marre des incidents comme ceux qui se sont produits le 1er mai (2008) quand on était avec les Allemands de Stage Bottles. On a eu honte. On venait juste d’arriver, et d’un coup, on a été encerclés. Ils ont dit que c’était un rassemblement sauvage. Tout ça, quelle connerie ! Ça n’a pas de sens, même du point de vue légal. Et comme de bien entendu, les flics ont fait ce qu’ils voulaient. Mais pour revenir aux mouvements punk et hardcore : il faut dire qu’il y a pas mal de distros, qui diffusent de la musique, des zines et d’autres types de littérature. Même s’il n’y a pas beaucoup de monde qui achète ce genre de choses. Je n’aime pas utiliser les blogs et vkontakte (le facebook russe) : c’est à la mode, mais la vie c’est une chose et la réalité virtuelle, c’en est une autre. Il faudrait utiliser Internet pour avoir des infos, pour parler avec gens d’autres villes et d’autres pays.

Pour conclure tout ce que tu as dit, il semble clair que les gens doivent se bouger le cul et ne pas, par exemple, libérer des animaux pour les abandonner à leur sort.

C’est clair ! C’est stupide. Il y a eu des actions de ce genre. Des gens d’ALF que je connais ont failli avoir d’énormes problèmes. Il faut bien comprendre qu’être vegan et lutter pour la libération animale, ça n’est pas la même chose en Russie et aux États-Unis. C’est un vrai problème d’arriver à manger vegan ici. Les problèmes sont à la fois le climat et les produits qu’on trouve dans les supermarchés. C’est la même chose pour la libération animale. Si tu aimes les animaux, prends un chien abandonné chez toi. En Allemagne, par exemple, les gens qui prennent des animaux abandonnés sont bien payés. C’est pour ça que les animaux errants ne sont pas courants ici.

Il est clair que la Russie est un cas très particulier. Dis-moi ce que tu penses du patriotisme en théorie et en pratique.

Oho ! C’est ma question préférée. C’est un sujet de discussion important avec les nationalistes et les gens racistes. Ils pensent que le nationalisme, c’est l’amour de son pays. C’est là où je me fous de leur gueule en général. « Les mecs, vous ne comprenez même pas de quoi vous parlez. » Le nationalisme, c’est une idéologie qui pose comme point de départ la supériorité d’une nation par rapport à une autre, c’est la discrimination, etc. Et le patriotisme, c’est l’amour d’un pays. Mais, encore une fois, il y a différentes sortes de patriotisme. J’aime l’endroit où je suis né. J’aime mes parents, mes amis. On peut dire de moi que je suis un patriote dans ce cas-là. Mais je hais l’État et le système dans son ensemble. Alors, dans ce sens-là, je suis un anti-patriote. Je suis pour le cosmopolitisme, je hais toutes ces foutues frontières ! J’aime parler avec des gens de toutes les nationalités. Je n’ai pas de frontières. En russe, le patriotisme signifie le patriotisme national. Les citoyens russes devraient vivre à la russe. Tous les étrangers illégaux, les immigrés devraient être expulsés, et ainsi de suite. Et si tu essaies de discuter avec un nationaliste (et la plupart du temps, ça n’a aucun intérêt), tu es confronté à la bêtise la plus pure. Dans sa tête, il n’y a de place que pour une seule façon de penser, et il est incapable de penser autrement. « Notre nation surpasse toutes les autres. Nous aimons notre pays. Nous aimons le tsar. » Parfois, c’est amusant d’écouter les nationaux-patriotes. « Pour la fidélité, pour le tsar, pour la patrie ». C’est quoi ces conneries ? Le tsar ? Tu vis au 21ème siècle ! Il faut leur apprendre l’histoire. Ces banderoles, ces drapeaux impériaux. Oui, c’était un des drapeaux de l’État et maintenant, c’est un symbole nationaliste, qu’on le veuille ou non. Et ces marches russes. Des chrétiens rassis et stupides défilent à côté des païens. Comment font-ils pour s’entendre ? Les chrétiens orthodoxes se battent contre les manifestations païennes, mais en Russie, tout est mélangé. C’est un tel non-sens ! J’ai une vue très négative du patriotisme dans notre pays aujourd’hui parce qu’il y a eu une substitution des notions et parce que les gens ne comprennent pas ce qui est en train de se passer. Et une autre chose : j’ai rarement vu des nationalistes dans l’armée. Tout le monde essaie d’éviter d’aller à l’armée. Ils préfèrent tabasser des ouvriers immigrés. Qu’ils y aillent et qu’ils tuent des mafieux ! Aha, ils n’ont pas les tripes de le faire ! Et pourtant, ils disent qu’ils veulent se battre contre la drogue. Encore une fois, allez-y, butez des mafieux ! Et je me rappelle que dans les boîtes ou aux concerts où je suis allé si souvent, les gens que j’ai vus vendre de la drogue, c’était des Russes.

Que penses-tu de la guerre et de l’armée ?

Du fait de mes positions anti-autoritaires, que du négatif. Comment cette opinion se manifeste-t-elle ? Encore une fois, regardons la Russie. Notre État n’a pas voulu se débarrasser de la conscription parce qu’elle offre la possibilité d’utiliser un grand nombre de jeunes hommes comme des esclaves pour construire des résidences d’été pour les généraux, ou bien comme de la chair à canon dans des guerres capitalistes comme la guerre menée en Tchétchénie. Cela mis à part, il faut évoquer toutes les conditions désastreuses qui règnent dans l’armée : les pratiques de bizutage au cours desquelles des gens sont mutilés physiquement et blessés mentalement. Et à la fin, quelle perte de temps. On me demande : « Qu’est-ce que tu feras demain si le pays est en guerre ? » Oui, je prendrai une arme. Je protègerai ma maison, ma famille, mes amis, mais je ne veux pas protéger les salauds de capitalistes qui profitent de la guerre au prix de ma vie et de la vie de mes amis comme cela se passe aux États-Unis, avec la guerre en Afghanistan ou en Irak, par exemple. C’est la possibilité de tester de nouvelles armes, d’accéder à des ressources naturelles, de parvenir à une hégémonie sur certaines régions. Mais la guerre, ça n’est pas toujours ça. Son objectif, ça peut être la protection, comme c’est le cas pour les séparatistes basques occupés par l’État espagnol. Mais la guerre capitaliste, c’est complètement autre chose. En principe, la guerre est mauvaise, si l’on parle en général. Elle n’est qu’assassinats, deuils et douleur pour les populations.

Quelle est ta position par rapport à la religion et à la foi ?

Ma position est la suivante. Je pense que tout le monde a le droit de choisir de croire ou pas. Ce qui importe, c’est qu’il ne doit y avoir aucune contrainte. C’est le choix de chacun. Bien sûr, je suis contre les institutions officielles de la religion, c’est-à-dire l’Église. Prenons par exemple l’Église orthodoxe russe : c’est une belle collection de décorations en or. Et dans la réalité, tous les officiels sont corrompus. Ils prennent de l’argent pour leurs services et les gens les croient. Tu peux croire, personne ne t’en empêche. Je suis athée et je te le dis direct. Je crois en moi-même et dans la force de l’homme, dans mes amis et dans mes proches. C’est tout.

Parlons de toi plus particulièrement. Quel est ton objectif dans la vie ? Voudrais-tu accomplir quelque chose en particulier ?

Et bien, en théorie bien sûr, je voudrais que les contre-culture punk, skinhead et hardcore se développent en Russie, jusqu’à atteindre au moins le niveau qu’elles ont aux États-Unis, au Japon ou en Europe, par exemple. Et il nous reste beaucoup à faire pour y arriver. Comment peut-on faire ? En montrant par l’exemple aux jeunes comment on peut faire bouger les choses, même dans notre pays totalitaire. Ce que je veux faire… On n’a pas de salles de concert bien à nous. Je veux qu’on décide de nos propres prix, qu’on ait notre propre sécu, qu’on puisse inviter les groupes qu’on veut écouter. J’aimerais que les gens qui sont dans les mouvements punk, hardcore, skinhead continuent à être actifs. Pas comme c’est dans la réalité. Je veux que les gens pensent par eux-mêmes, sans copier bêtement, je veux qu’ils comprennent ce qu’ils font et ce pour quoi ils le font. On ne peut pas s’arrêter là. Si on arrête les actions antifascistes, par exemple, on assistera à un retour de la brutalité des boneheads. Désormais, on a la possibilité d’organiser des concerts sans boneaheads, sans bastons. Ils ne peuvent plus rien contre nous. Je ne veux pas que les jeunes passent leur temps à discuter sur les forums ou les blogs parce qu’ils peuvent utiliser leur temps de façon plus utile.

Et toi, que fais-tu dans ton temps libre ?

En tout premier lieu, je m’entraîne (physiquement et mentalement) en prenant pour point de départ ce dont je suis capable. J’essaie d’aider les gens tout autant que ceux qui appartiennent aux différentes contre-cultures. Parfois, j’écris des chroniques ou des articles pour des zines, et je les diffuse. Je participe à des actions de Food Not Bombs, à d’autres actions directes. J’ai déjà expliqué ma position sur les manifestations : je ne vais qu’aux manifs sauvages. L’expérience a montré que les manifs autorisées n’ont que des résultats horribles. J’ai aussi commencé à avoir des contacts à l’étranger. J’essaie d’évoluer, de ne pas rester bloqué, d’aller dans d’autres villes, d’autres pays, en fonction de mes possibilités. D’élever le débat. De ne pas devenir obsédé par une seule chose. D’organiser plus de concerts, des soirées skas.

Je suis d’accord. Mais ça ne veut pas dire qu’une personne évolue rien qu’en allant à des concerts ou en prenant part à des actions directes. Il y a eu un incident au cours duquel quelqu’un a été tabassé à cause de ses vêtements. À ce propos, jusqu’à il y a assez peu de temps, je ne savais pas que Thor Steinar était une marque faf.

Bien sûr, on a rencontré aussi ce genre de problèmes. Il faut qu’on parle avec les jeunes, qu’on leur explique les choses. Même si en Russie, quelqu’un qui ne connaît rien à rien n’ira pas mettre des fringues Thor Steinar. Mais ce genre d’incidents arrive fréquemment. Je pense qu’il ne devrait pas y avoir d’actions irréfléchies, irresponsables ou trop précipitées. Il est important de parler aux gens pendant les concerts, de leur dire qu’il y a des distros, qu’ils devraient acheter des trucs à lire, et de distribuer des brochures. Il est important de faire son propre zine, avec un contenu original, pas repompé, d’analyser les problèmes et d’essayer de trouver une stratégie pour s’y attaquer.

Est-ce que la fin de l’action directe justifie les moyens ?

Ça n’est pas une question simple. Bien sûr, grâce à ce type d’actions, beaucoup de gens (je veux dire des punks, des skinheads et des gens de la scène hardcore) ont commencé à comprendre que l’action était efficace. Par exemple, on protège nos concerts des attaques des fafs, mais le problème n’a pas été résolu. Le problème est toujours là et nous devons faire quelque chose. Ensuite, avec les manifestations… bon, d’accord, elles attirent du monde. Mais de l’autre côté, nous devons expliquer à la jeunesse quels résultats nous voulons obtenir… Quel effet nous voulons. Aller dans les orphelinats ou apporter de l’aide aux sans-abris et aux animaux abandonnés, voilà ce que nous devons faire. Si la fin qu’on s’est fixé est mesurée, alors la fin justifie les moyens. Si c’est stupide, délirant, alors ça aura des conséquences négatives, et d’autres personnes auront à en souffrir. Ce genre d’incidents arrive aussi fréquemment.

Dis-moi ce que tu penses de la famille et des enfants.

Tout d’abord, avoir un enfant c’est quelque chose de très crucial. Il faudrait y penser sérieusement parce qu’on vit aujourd’hui dans un pays où tu peux être riche un jour et pauvre le lendemain. Avoir un enfant, ça veut dire être dans une situation stable, d’un point de vue matériel et mental. Parce que donner naissance à un enfant, c’est une chose, mais s’en occuper de façon à ce que l’enfant devienne quelqu’un de sensé, c’en est une autre. Le mariage, c’est aussi une question très difficile parce que d’un côté c’est quelque chose d’officiel qui contraint les gens, et parce que c’est très clairement une intervention de l’État dans les relations familiales. Mais d’un autre côté, ça donne le sens des responsabilités à pas mal de gens. Moi, je suis pour vivre ensemble, simplement.

Je sais que tu es juriste. Est-ce que ça a été ta décision ?

J’ai décidé d’être juriste à l’école. Je voulais être juriste pour comprendre tout ce qui se jouait secrètement : quand tu as étudié le droit, ça veut dire que tu peux bien mieux éviter les problèmes. Ça m’a beaucoup aidé quand j’ai eu affaire aux flics. Ça aide à ne pas se faire avoir. J’ai passé mon diplôme à l’université, et puis j’ai bossé. C’est là que j’ai vu ce que sont les bureaucrates en réalité. Pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. J’ai vu leur corruption, et j’ai vu la corruption des juges. Leur absence d’équité, leur sens de l’impunité, leur sens du pouvoir. Ça peut t’aider si tu es dans la norme, mais si tu appartiens à certaines contre-cultures, en particulier au mouvement anarchiste, c’est clair, tu ne peux pas travailler dans ce milieu. Le système va te faire dégueuler, mais tu auras une idée claire de ce qu’il est exactement et comment tu peux lutter contre lui de façon efficace.

Bon, c’est tout ce que je voulais te demander. Pour conclure, un conseil…

Je souhaite aux gens d’aller au bout des projets qu’ils ont déjà commencés. Qu’ils créent leur propre zine et le publient régulièrement. Qu’ils n’en fassent pas quelque chose d’éphémère, comme cela arrive trop souvent… Je souhaite aux gens de continuer de s’occuper de ce qui est important, d’évoluer, d’élever leurs esprits, d’en finir avec les stéréotypes sociaux. Je souhaite qu’ils parviennent à voir les problèmes d’une façon différente. C’est tout.


[1] Les gopniki sont des jeunes pas vraiment lookés, qui portent des vêtements de sport, ont les cheveux coupés court, font dans la petite délinquance (agressions et petits larcins) ; dans certaines villes de l’ex-URSS, les gopniki sont même devenus majoritaires.